Quand la vertu a goût de cacao
- Philippe Juglar
- 14 nov. 2025
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 nov. 2025
Il y a quelque chose de délicieusement paradoxal dans la manière dont certains chocolatiers européens parlent du cacao : toujours avec chaleur, mais rarement sans condescendance. Ils évoquent la “rencontre avec les producteurs”, la “mise en valeur des terroirs”, et, bien sûr, “l’impact social” de leurs tablettes. Leurs mots sentent la vanille, mais leur discours laisse un arrière-goût de paternalisme colonial.
Ces nouveaux missionnaires du chocolat s’envolent, sourire tendre et chemise en lin, vers le Pérou, la Colombie ou le Mexique— pays qu’ils décrivent, avec la ferveur d’un prospectus de commerce équitable, comme un Eden de fèves à sauver. Là, au milieu des cabosses, ils posent pour la photo : un Européen bien intentionné entouré de producteurs reconnaissants. La mise en scène est parfaite, la morale préemballée. Tout fond à point, sauf peut-être l’humilité.
Ce que ces bons samaritains du cacao oublient souvent, c’est que la Colombie, le Pérou ou le Mexique ne sont pas un atelier à ciel ouvert destiné à alimenter les vitrines européennes. C’est un pays qui sait faire du chocolat — du vrai, du grand, du subtil — et qui le fait depuis beaucoup plus longtemps que l’Européen. Seule différence, il avait l’habitude de le boire plus que de le croquer. Dans ces pays de production, des artisans inventent aujourd’hui des chocolats d’origine, d’identité, de caractère. Ils travaillent leurs fèves comme on sculpte une matière noble, en tirant de leur terroir des saveurs à la fois complexes et lumineuses. Ils exportent, séduisent, innovent. Mais curieusement, on parle plus volontiers de ceux qui achètent leurs fèves que de ceux qui les transforment.
Le vrai progrès, celui qui ne se poste pas sur Instagram, ne consiste pas à “apporter le savoir-faire européen” dans les Andes. Il consiste à reconnaître, sans arrière-pensée, que le savoir-faire est déjà là. Il n’y a plus qu’à le partager pour l’améliorer encore. Le chocolat élaboré à l’origine n’a rien d’exotique : il est simplement légitime.
On pourrait donc suggérer à nos chocolatiers globe-trotteurs un léger ajustement de recette : moins de vanité, plus de respect. Moins de communication, plus de coopération. Et, pourquoi pas, un peu de silence — celui qu’on adopte quand on découvre, humblement, que le succès n’est jamais que le résultat d’une mise en commun et de partage d’expériences.
Car si la vertu a parfois goût de cacao, elle gagnerait à fondre davantage dans la sincérité que dans la mise en scène.

























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